Aurores des lichens

Couverture du livre Aurores des lichens de Gérard Freitag, Genre : poésie. Photographie : Olivier Klencklen. Éditions du Tourneciel. Maquette : naissancedelencre.eu

Le temps de l’écriture

38 années séparent la parution d’Aurores des lichens de celle de Appartenance à la vie. Pourquoi ? J’avais fait bien des choses entre temps, repris des études et passé une agrégation de lettres, contribué à rénover une maison, écrit des romans, pris des engagements dans la vie publique locale. Mais la véritable raison était que je cherchais un moyen d’expression qui ne se contenterait pas d’additionner des moments privilégiés pour en faire des recueils. Je voulais quelque chose de plus bâti, qui traduirait une démarche. L’écriture romanesque avait ce pouvoir.

Il m’a fallu attendre Aurores des lichens pour que la poésie vienne répondre à ce besoin aussi. Car il s’agit d’un cycle dont le dernier poème reprend le premier, d’une démarche dont les attentes de l’hiver et la sobre vitalité des lichens sont des exemples existentiels, pour une vie toujours native. Tel est le thème et le fil conducteur de ce livre : l’existence toujours en renaissance.

Il comporte une centaine de poèmes tantôt très courts, tantôt très longs, répartis en 10 séquences : L’Été, l’Hiver ; Sept papillons – dédié à la musicienne suédoise Kaija Saariaho décédée en 2023 ; Les pariétales ; Les vies éteintes ; La mêlée silencieuse ; Emblèmes compagnons ; Hors de la carte ; Les douze leçons ; Vies des lichens ; Trains et halos. Elles sont chaque fois illustrées par Olivier Klencklen à qui nous devons aussi la très belle couverture.

Réception

Tous ceux qui m’ont parlé d’Aurores des lichens ont été élogieux. On lui reconnaît les qualités d’une poésie exigeante et néanmoins accessible.

Pariétales

Escarpements
d’un tout premier matin
qui est chaque matin
où nos pieds d’ombre confus
buttent sur les débris
du rêve et du sommeil

Tandis que bien plus haut
nous attendent déjà
vertiges
théâtres et bannières
d’imprévisibles vies

*

Lentes girations des rochers
autour de nos pas ascendants

Nous marchons
entourés de nous-mêmes
citadelles de pierre

À l’ombre et sous les murs
de nos propres regards
alertés par la voix
d’intraitables échos

Et les justes imprécations
de l’homme vieux
qui doit périr en nous

Aurores des lichens, entretien de l’auteur avec le photographe

Les circonstances d’une rencontre :

Graphiste-maquettiste issu du monde de la photographie, j’ai le bonheur de collaborer étroitement avec les Éditions du Tourneciel pour la conception des livres des différentes collections. Mon travail intègre régulièrement la création d’un visuel pour illustrer la couverture. Si celui-ci est soit une photographie, soit un dessin original – le plus souvent réalisé à l’encre de Chine, il peut aussi être conçu à partir d’une photographie ou d’une œuvre graphique proposé par l’auteur lui-même.

Alors qu’il s’agissait de trouver la bonne image pour la couverture du recueil de poésie de Gérard Freitag, apparut comme une évidence la concordance de nos regards. À tel point que Gérard a imaginé ouvrir chaque section l’ouvrage par une de mes photographies. En a découlé le classique jeu d’échange, de propositions, de sélections et d’ajustements.

L’entretien qui suit constitue, d’une certaine manière, la continuité de ces échanges, mais aussi une façon rétroactive de mettre des mots sur des intuitions.

Olivier Klencklen
regardgraphiste.com

– Gérard, pourrais-tu te présenter en quelques mots, toi, ton parcours dans l’écriture ?

C’est difficile de se présenter soi-même. Mon parcours professionnel me dit que j’ai pratiqué deux professions bien distinctes : à l’Office National des Forêts en tant qu’agent technique, puis à l’Éducation Nationale, en tant que professeur agrégé. Mais ma petite voix intérieure me dit que je n’ai fait que suivre mon double attrait pour la nature et la littérature et que la synthèse était déjà bien faite avant. Quand j’étais gamin, je parcourais la campagne. À la maison je dessinais des choses. Plus tard, j’ai préféré les écrire. Il me semblait que cela témoignait mieux. Je pense que tout est venu de là.

– La nature apparaît clairement comme l’une de tes principales sources d’inspiration, sinon la source première. Le confirmes-tu ?

C’est vrai : la nature est pour moi un espace d’inspiration. Je me méfie pourtant un peu du mot et ai été jusqu’à dire l’une ou l’autre fois que je ne voulais pas être un « chantre de la nature ». Cela signifie que voir la nature « agréable et jolie » de façon systématique, en quelque sorte, selon une obligation morale, me paraît mièvre et inintéressant. J’aime la nature parce qu’elle suscite notre émotion, sans doute pour avoir été longtemps notre berceau, mais aussi parce qu’elle s’accomplit selon des forces et des dimensions qui ne sont pas les nôtres, nous obligeant ainsi à faire vers elle un grand saut salutaire. C’est en cela qu’elle est source d’inspiration.

– Mais la culture est elle aussi très présente. Par des références à des artistes ou à des œuvres ; littéraires, à la mythologie, mais aussi à des compositions musicales ou à des tableaux de grands peintres. On peut également deviner un bestiaire, à la fois réel et imaginaire, moitié évocations, moitié constellations.

Peut-on y voir une façon de réconcilier Nature et Culture ?, de tout concilier dans un universel ? Ou s’agit-il simplement de tes principales sources d’émerveillement ?

Pour ce qui est de la relation entre Nature et Culture, je voudrais dire surtout que la scission entre les sciences de la nature, dites exactes, et les sciences dites humaines, est une vieillerie artificielle et néfaste héritée du XIXe siècle positiviste. Elle n’a fait que nous conduire vers des impasses. Enfermer la création dans une abstraction auto-satisfaite de subjectivité ou priver l’exploration scientifique de l’imagination et de la sensibilité me semble également suicidaire. Je reste parfois stupéfait de constater que les deux mondes continuent à communiquer si mal et que la production romanesque en particulier, continue à fonctionner largement selon des préoccupations humaines nombrilistes et pauvrement conventionnelles. La science actuelle nous ouvre pourtant d’immenses perspectives. La poésie est tout à fait apte à aller les rejoindre et à créer des ponts. Elle est par vocation une association d’idées.

– Certains textes ressemblent à des méditations plus ou moins oniriques sur telle ou telle œuvre, comme pour prendre part à leur transmission.

Leur transmission, je ne crois pas. Ce n’était pas en tout cas mon souci. Et ce n’est pas, me semble-t-il, la vocation de la littérature de s’appliquer à la transmission. Mais on peut faire bien sûr appel à des modèles qui nous inspirent et que l’on revisite. Je suis en particulier fasciné par Orphée. La figure d’Orphée associe poésie, nature, amour et culpabilité. C’est une constellation étonnamment riche et révélatrice, me semble-t-il. Orphée apparaît dans le recueil pour y être mis en parallèle avec une histoire liée à notre présent ou notre passé proche. Dans les deux cas, le héros a commis une faute. Les deux histoires s’éclairent.

La préoccupation principale n’était toutefois pas la transmission, mais l’utilisation d’un modèle pour lui faire signifier quelque chose de neuf. Dans le poème sur Œdipe, je cherche même à faire dire au modèle le contraire de ce qu’on lui fait signifier d’habitude. Mon personnage n’a pas été la victime de la fatalité tragique, mais a été lui-même l’auteur de son malheur par le refus des possibles qui lui étaient offerts. En tout cas, c’est ainsi qu’il faudrait lire le poème, selon moi. Dans un roman à paraître, je parle de la même façon de la « logique du pire ».

– Tu nous offres un livre d’évocations, de compagnonnage fraternel. Nature et culture sont pour toi des compagnons de réconfort ?

J’aime beaucoup la notion de compagnonnage. L’une des sections du recueil se nomme « Emblèmes compagnons ». Après « Les vies éteintes » qui dépeint des destinées demeurées incomplètes ou avortées dans de décevants simulacres, après « La mêlée silencieuse » où l’on ne sait plus très bien qui l’on est, ni même si l’on est pour de bon, « Emblèmes compagnons » marque une remontée. Ce n’est pas étonnant.
Je crois que Martin Heidegger avait vraiment posé la meilleure des questions : « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? »
Cela veut dire qu’il n’y a qu’une seule alternative : ou tout existe ou rien n’existe. Mais je ne peux sûrement pas exister seul. Je ne peux pas être là et tout le reste à côté de moi, absent. Le « reste » répond exactement de la même façon à la même question que moi : « Présent/Absent ».
Cette idée établit entre toutes les choses une immédiate et merveilleuse solidarité. La pierre, le fleuve, l’herbe, la constellation d’Orion me sont, en quelque sorte, compagnons, puisque nous coexistons et, si je les vois bel et bien exister, ils sont en mesure aussi de m’ôter un doute s’il le faut sur ma propre existence.
Et c’est aussi pourquoi ton travail d’illustrateur me semble précieux. Il ne se traduit pas par des répliques anecdotiques aux textes, mais donne à voir un lien identitaire.

– On peut observer une diversité des formes, et même des mises en forme, est-ce un point important pour toi ? Qu’est-ce qui guide tel ou tel choix de forme et de présentation ?

« Aurores des lichens » est un cycle. Les poèmes suivent une démarche qui doit établir la nécessité de toujours renaître de soi-même. Les lichens apparaissent en cela exemplaires. Cette démarche a pourtant ses états. Les dix sections de poèmes que tu as chaque fois illustrées de façon étonnamment juste devraient en témoigner. À chaque étape correspond un état d’esprit et donc aussi une forme d’expression. Dans « Les pariétales », les vers sont très souvent des demi-alexandrins. Cette métrique rigoureuse s’est aussitôt imposée lorsqu’il s’agissait d’évoquer l’univers de la pierre intransigeante et pourtant bienveillante. Les vers devaient y paraître inscrits. Mais dans « Hors de la carte », où il s’agissait de faire paraître l’aspect insolite de notre réalité ordinaire, c’est la forme du petit poème en prose qui semblait la mieux adaptée.
Dans « Emblèmes compagnons » je ne voulais pas que les compagnons soient nommés par la formule prédéterminée d’un titre, mais qu’ils se nomment eux-mêmes dans le corps même du texte, par immanence en quelque sorte. C’était une façon de leur donner une existence propre.
Ainsi de suite. Chaque étape du cheminement avait sa forme imaginaire et devait trouver aussi sa forme visuelle et prosodique. Le recueil le moins typé à cet égard est « Vie des lichens » parce qu’en avant-dernière position, précédant le grand épanchement de « Trains et halos », il devait reformuler les enjeux sous une forme condensée.

– Tu parles beaucoup de rêve et évoques l’insomnie. Est-ce la nuit que tes textes se forment ?, comme des alternatives aux rêves ? Au bénéfice d’une torpeur où se mêlent les mots et les rêves ?

À vrai dire je ne sais jamais trop où les textes se forment et, quand je les relis, je suis souvent surpris de les avoir écrits. Il y a en cela une forme d’analogie avec le rêve nocturne. J’imagine assez souvent que celui-ci est organisé comme un puits de mine. Les mêmes rêves nous attendent peut-être à des profondeurs déterminées. Quand on redescend à des étages déjà visités d’autres fois, on retrouve ce qui les habite. Le même rêve revient. Cela m’arrive assez souvent comme à d’autres sans doute.
Mais c’est un labyrinthe dans lequel on peut peut-être aussi un peu circuler à l’état de veille.

– Le recueil repose sur deux modèles imaginaires : l’hiver et les lichens. Quelle est leur relation ?

L’hiver, c’est le lieu de l’épure et celui d’un « Avant » informulé et tout le temps disponible. L’un des premiers poèmes sur l’hiver est à nouveau repris et reformulé à la fin pour montrer qu’il s’agit bien d’un cycle de perpétuel renouvellement. Le temps ici n’est pas celui, linéaire, marqué par une naissance et une mort, mais un temps circulaire, celui de la conscience toujours en train de se rebâtir à partir d’une vacuité préservée.
Les premières manifestations visibles d’une existence vivante dans la nature sont souvent les lichens. Ce sont des plantes d’une sobriété et d’une vitalité incroyable. C’est pourquoi ils ont pris dans le recueil la valeur d’un symbole. Leur structure circulaire ou ramifiée imposait elle aussi l’idée d’une poussée centrale justifiée par une autre exigence que celle du temps chronologique.
L’hiver et les lichens sont donc très proches, selon ce point de vue.

– Au-delà de l’omniprésence de la nature, du vivant « sauvage », je relève également plusieurs évocations de la ville et des déplacements. Dans cette présence des villes, je vois comme une réplique des formes de la nature…
Peut-on y voir une structure commune aux lichens ? Tout n’étant plus qu’une question d’échelle ? Et une façon d’affirmer leur destin commun.

L’Homme ne peut pas s’abstraire de la Nature. Et même lorsqu’il s’y prend de façon violente et préjudiciable pour un ordre naturel harmonieux, cela ne fait que montrer encore que c’est dans un même champ d’interactions déterminées que s’inscrit sa présence.

Destin commun, oui. Oui et non. Oui ou non. Je crois que tout dépend de nous. On entend dire souvent que l’homme menace notre planète. Je ne crois pas du tout que cela va se jouer de cette façon-là. C’est la planète devenue invivable pour nous qui va nous éjecter s’il le faut pour faute à son égard récidivée. Et elle mettra alors tout le temps qu’il faudra pour se remettre de nous. Elle a sans doute bien plus de ressources que nous et de temps aussi devant et derrière elle pour pouvoir se soigner. C’est donc bien, comme tu le dis, d’un destin commun dont il s’agit.

C’est dans les villes, je crois, que le pari saute le plus fortement aux yeux. Et c’est sans doute aussi la raison pour laquelle je les ressens de façon tout à fait ambigüe. Elles me fascinent comme lieu idéal de l’épanouissement humain et m’angoissent par l’artificialité factice et envahissante dans laquelle elles se complaisent aussi. Mais je ne crois pas que dans le recueil cela apparaisse vraiment. C’est surtout l’idée d’une continuité ou d’une identité irréductible qui y est, me semble-t-il, çà et là perceptible. Et c’est aussi, je crois, ce que donnent à voir les illustrations.

Gérard Freitag,
Le 5 octobre 2016

L’hiver, l’été

L’épais feuillage dans les nuits d’août
remue la métaphore d’un livre
enfin inépuisable


Dans l’épaisse nuit des feuillages d’août
une métaphore enfin inépuisable
écrit le livre dans lequel nous vivons


Tous les livres écrivent la métaphore
enfin innombrable et parfaite
des feuillages obscurs
remuant les nuits d’août

Toutes les feuilles remuant dans les nuits
écrivent le livre dans lequel nous vivons
enfin obscurs comme des feuillages d’août

Toutes les feuilles remuent
dans les nuits d’août