La Nuit vécue

Couverture du livre La Nuit vécue de Gérard Freitag. Genre : roman. Éditions : Elzévir.

Dans le silence de la nuit, les pensées se font plus claires, même si elles sont enveloppées d’ombres.

Le héros du roman vit sur le lieu quasiment-clos de l’action : une grande scierie artisanale transmise de génération en génération, mais dont l’activité est en train de s’éteindre définitivement. La maison qu’il habite est elle aussi chargée de ce passé moribond. Une histoire amoureuse malheureuse a fini de le convaincre qu’il faut hâter les choses pour en finir enfin avec le vieil ordre des choses, et il y parvient assez bien. L’achat d’un lot de bois disproportionné donnera sans doute le coup de grâce.

Quand l’histoire débute, il vient de faire la visite d’un chantier déserté par sa main d’œuvre sans doute inquiète sur son paiement. Mais toutes sortes d’indices le conduisent à penser que celle qui l’a quitté et qu’il continue d’aimer est peut-être revenue s’installer dans la grande maison familiale.

Particularités

Plusieurs temps se superposent et se répondent : le temps d’une nuit en train d’être vécue, le temps d’une histoire amoureuse passée mais toujours présente dans le souvenir, le temps long d’une saga familiale s’achevant avec son dernier héritier.

Intention

Le titre La Nuit transfigurée est fascinant. Il désigne un poème de Richard Dehmel et une pièce de musique d’Arnold Schoenberg inspirée de ce poème. Les deux m’ont moi-même inspiré pour illustrer l’idée d’une métamorphose inespérée quand les choses sont au plus mal.

Le cône de sciure s’était mis à brûler sans crier gare.

À vrai dire il brûlait toujours et, depuis cinquante ans, il n’avait peut-être pas cessé de fumer. Mais on prenait toujours soin de ne tenir allumé qu’un seul versant de la dune de sciure, et encore du seul côté qui ne recevait pas le vent. On surveillait. On se demandait si le volume augmentait trop ou si, au contraire, il ne diminuait pas trop vite. Parfois un ouvrier ravivait le foyer en amenant des pelletées de braise, parfois les tourniquets prévus à cet effet faisaient tomber sur le cône surchauffé une pluie fine et continuelle pendant plusieurs jours.

Mais le feu s’était emballé cette fois. Au lieu de consumer lentement la matière qu’il devait dévorer, il s’était mis à brûler pour de bon. Et comme les hangars qui abritaient les ateliers de sciage ne se trouvaient pas loin, il avait fallu bel et bien appeler les pompiers.

Et le même soir, peut-être sous l’effet de la tension à laquelle il avait été soumis, le père avait tenu des propos déroutants.

– Aujourd’hui, avait-il dit au moment où l’on se trouvait à table, nous avons bien progressé.

La mère, qui tenait dans la main le manche d’une louche et qui servait le potage qu’elle était parvenue à confectionner malgré tout – elle aussi fatiguée, et, comme elle n’avait pas pris le temps de refaire sa toilette, ses cheveux défaits pendaient de part et d’autre de son visage – s’était arrêtée dans sa tâche.

– Tu plaisantes, avait-elle dit.

– Je ne plaisante absolument pas ! Aujourd’hui nous avons participé à la bonne marche du monde.

– Je ne comprends pas !

– Mais voyons, avait dit le père, ce n’est pas si compliqué que cela ! Un tas de copeaux doit pourrir ou brûler.

– Sans doute, avait-elle dit, et elle avait pris une autre assiette afin de la remplir.

– S’il pourrit c’est que toute une vermine coopérative s’est mise à l’ouvrage. Mais s’il brûle, c’est qu’on estime que les champignons et les larves dévoreuses de bois n’ont pas procédé assez vite.

Il s’était mis cependant à manger, absorbant son potage cuiller après cuiller. On voyait bien malgré tout qu’il n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire. Il ne s’interrompit pourtant qu’une seule fois, et encore sous la forme d’une sorte de concession :

– Aujourd’hui, il est vrai, nous avons été un peu vite en besogne, avait-il ajouté.

Puis il avait déposé sa cuiller.

Ce geste un peu prématuré fut aussitôt suivi par un autre qui ne passa pas moins inaperçu : il se versa aussitôt un grand verre de vin.

– Et si je dis cela, vois-tu, avait-il dit alors, c’est bien pour une raison précise. C’est que je crois vraiment qu’il doit en aller ainsi pour toutes sortes de choses.

Il ne tenait plus compte du tout des allées et venues de la mère, mangeait ce que l’on déposait dans l’assiette, tout comme si la conversation n’avait pas pris ce tour si particulier, se resservait même. Et comme il ne recevait guère de réponse, il s’entêtait.

– Pourrir ou brûler, voilà la question. Maintenant nous jouons tous un peu le rôle de ce Hamlet à demi bouffon. Et d’ailleurs nous avons brûlé bien des choses et laissé pourrir bien d’autres. En tout cas, un jour, il faudra bien arriver au bout de tout cela.

La nuit était tombée et les dernières lueurs d’incendie, se prolongeant en longues fumerolles derrière les vitres – comme une sorte de large marbrure incandescente – ne permettaient pas de prendre les propos du père vraiment à la légère.

– Souviens-toi. Ici nous avons vu d’autres feux. Et d’autres pourritures. Jamais les bons feux, peut-être, les feux salubres, ni les bonnes pourritures.

La mère avait alors cherché à mettre un terme à ce déferlement de paroles incongrues et inquiétantes.

– Mais enfin, lui dit-elle, que cherches-tu à prouver ?

– À prouver ? Mais, ma chère, je ne cherche à prouver rien du tout. Je constate. Je constate que les choses vont où elles vont et que nous n’allons pas tout à fait au même train qu’elles. Nous perpétuons un très honorable héritage. Nous scions du bois, nous l’achetons en forêt, du bon bois, de bonne grumes de hêtre ou de sapin. Mais à cause de cela nous oublions peu-être tout le reste.

La mère semblait cette fois si décontenancée qu’on pouvait croire qu’elle éclate en sanglots. Peut-être alors s’en aperçut-il.

– Le monde est vieux, avait-il dit alors avec une inflexion de voix dans laquelle on pouvait distinguer quelque chose comme une tendresse subite. Le monde est vieux. Et nous, ma chère, nous sommes sans doute plus vieux encore.

– Nous avons fait ce que nous avions à faire.

– Vois-tu, même de cela je ne suis pas certain. Nous avons fait ce que nous devions faire. Nous avons vendu et acheté. Et, derrière cela, il y avait le meilleur : de beaux soirs de printemps et – pas comme à présent – de la belle lumière derrière les vitres, comme si les choses du dehors venaient nous regarder ; et toujours ce souffle d’air, même s’il n’y avait pas de vent du tout. Mais ce meilleur-là, je le crains ma chère, n’était peut-être qu’un rêve et n’était peut-être qu’un mensonge.

Il s’était levé, était allé vers le buffet d’où il avait sorti deux beaux verres de cristal et une carafe à l’avenant. Il les avait déposé sur la table et sans autre invitation, avait rempli les verres puis, se ravisant, était allé en chercher un troisième qu’il avait rempli de même, proférant : « Il n’y a pas de raison. »

Puis, se campant très droit, bizarrement à cause de ses tempes encore noircies par le feu, il avait dit :

– Mais je lève mon verre à ce temps-là. À ce qu’il nous a paru. À ce que nous croyions qu’il était.